La féminisation des mots 3

La re­mise en cause de la pré­émi­nence lin­guis­tique du genre mas­cu­lin par la fé­mi­ni­sa­tion de cer­tains sub­stan­tifs en­traîne en­core de mul­tiples dif­fi­cul­tés dont la per­sis­tance pa­raît te­nir au conflit de la langue fran­çaise aca­dé­mique et de la re­ven­di­ca­tion d’égalité so­ciale et in­di­vi­duelle de la femme. La fé­mi­ni­sa­tion des noms de mé­tiers, en par­ti­cu­lier, est l’occasion de nom­breuses ré­ti­cences chez les lin­guistes, tan­dis que les fé­mi­nistes et autres dé­fen­seurs des droits des femmes luttent afin d’acquérir une in­dé­pen­dance lin­guis­tique.

Yvette Roudy a mis en place en fé­vrier 1984, alors qu’elle était mi­nistre des Droits de la Femme, une « com­mis­sion de fé­mi­ni­sa­tion des noms de mé­tiers » pré­si­dée par l’écrivain(e) Be­noîte Groult. La com­mis­sion vi­sait d’une part à faire res­pec­ter les lois contre la dis­cri­mi­na­tion sexuelle dans les offres d’emploi, d’autre part à faire re­con­naître l’entrée des femmes dans des pro­fes­sions jusqu’alors ré­ser­vées aux hommes. Les ob­jec­tions que la com­mis­sion a ren­con­trées étaient liées à un dé­faut d’élégance pho­nique ou de ré­gu­la­rité mor­pho­lo­gique dans les nou­velles dé­no­mi­na­tions – re­con­nais­sons qu’au­trice ou au­teuse sont quelque peu dis­so­nants – ainsi qu’à un cer­tain conser­va­tisme lin­guis­tique que l’on ne peut en­tiè­re­ment blâ­mer si l’on prend en consi­dé­ra­tion, au cours des trois der­nières dé­cen­nies, le re­lâ­che­ment sen­sible de la langue en­gen­dré no­tam­ment par la très grande per­mis­si­vité des nou­veaux modes ra­pides de la com­mu­ni­ca­tion écrite.

Il est en­tendu que les langues struc­turent par leurs ca­té­go­ri­sa­tions nos vi­sions du monde et nos iden­ti­tés. La ten­dance mo­derne à fé­mi­ni­ser les noms de mé­tiers trou­ve­rait ainsi sa lé­gi­ti­mité idéo­lo­gique dans le fait qu’elle s’élève contre un sexisme lin­guis­tique dont on ad­met qu’il est lui-même le re­flet pé­ren­ni­sant des dis­cri­mi­na­tions so­ciales qui af­fectent tra­di­tion­nel­le­ment la condi­tion fé­mi­nine. Cette nou­velle « dis­ci­pline » qu’est la fé­mi­ni­sa­tion consti­tue se­lon les fé­mi­nistes et les dé­fen­seurs de la « pa­rité » lin­guis­tique une condi­tion et une étape de l’affranchissement né­ces­saire des femmes, coïn­ci­dant avec l’abolition de leur as­su­jet­tis­se­ment. De nou­velles dé­no­mi­na­tions per­met­traient de les rendre vi­sibles dans le dis­cours, en ces­sant de les ab­sor­ber sous le genre mas­cu­lin qui les a tou­jours re­lé­guées au rang sub­si­diaire de com­pagnes ou d’épouses.

Cer­taines dis­cri­mi­na­tions sexuelles pos­sèdent un an­crage di­rect dans la langue. Les termes gars/garce, mâle/femelle, chien/chienne, par exemple, pré­sentent des dif­fé­rences sé­man­tiques très mar­quées, at­ta­chées aux conno­ta­tions sexistes qu’elles com­portent. Cette dis­cri­mi­na­tion sé­man­tique se re­trouve éga­le­ment dans l’expression « avoir du ca­rac­tère », qui prend, ap­pli­quée aux femmes, une tout autre di­men­sion… Dans un contexte plus large en­core, nous ren­con­trons en­fin une illus­tra­tion puis­sante de la dis­cri­mi­na­tion lin­guis­tique au sein même de ce qu’institue l’un des prin­ci­paux faits de so­ciété : le ma­riage. Ce der­nier n’est dis­cri­mi­nant que pour la femme qui, une fois ma­riée, ré­pond au nom de « ma­dame » et non plus à ce­lui de « ma­de­moi­selle », comme si l’acte ma­tri­mo­nial si­gnait l’accomplissement de son des­tin sta­tu­taire et consti­tuait la fin de son évo­lu­tion.

Nous de­vons les pre­mières ma­ni­fes­ta­tions col­lec­tives im­por­tantes pour la re­con­nais­sance so­ciale des femmes aux suf­fra­gettes qui, en plus de ré­cla­mer le droit de vote, re­ven­di­quaient avec force et fierté leur ap­par­te­nance à un mou­ve­ment de ré­volte contre une in­éga­lité de sta­tut sym­bo­li­sée et main­te­nue par leur ex­clu­sion du droit au suf­frage. La créa­tion et la mise en va­leur du terme de « suf­fra­gette » ont sans doute per­mis, en par­tie, une in­té­gra­tion des femmes dans la vie po­li­tique que nul n’oserait aujourd’hui contes­ter. Il ne s’agit là que d’un exemple mon­trant les re­la­tions étroites qu’entretiennent langue et so­ciété, et cor­ro­bo­rant l’idée que les dis­cri­mi­na­tions cultu­relles et so­ciales, sans être, bien en­tendu, la consé­quence his­to­rique des dis­cri­mi­na­tions et des oc­cul­ta­tions lin­guis­tiques, leur sont tout de même for­te­ment at­ta­chées.

Si la pa­rité lin­guis­tique peut s’établir, ce n’est pas sans peine, car les règles of­fi­cielles de fé­mi­ni­sa­tion, au-delà de la dif­fi­culté de leur ap­pli­ca­tion, donnent sou­vent nais­sance à des termes dis­gra­cieux et mor­pho­lo­gi­que­ment in­cor­rects.

Les règles prin­ci­pales de for­ma­tion du fé­mi­nin sont les sui­vantes :

  1. On parle de fé­mi­ni­sa­tion mi­ni­male lorsque l’article per­met, au sin­gu­lier, de dif­fé­ren­cier les sexes. Les noms épi­cènes (sans pré­do­mi­nance mar­quée d’un genre sur l’autre) comme jour­na­liste ou ar­chi­tecte n’impliquant au­cun genre, la pré­ci­sion or­donne qu’un ar­ticle – ou tout autre dé­ter­mi­nant por­tant la marque du genre – soit placé avant (le, la, un, une, ce, cette jour­na­liste / ar­chi­tecte).
  2. On parle de dé­ri­va­tion lorsque les for­ma­tions ad­jec­ti­vales ou no­mi­nales suivent le mo­dèle clas­sique : -eur/-euse│-eur/-eure│-eux/-euse│-teur/-teuse│-teur/-trice│-ier/-ière│-ien/-ienne, etc.
  3. On parle en­fin de com­po­si­tion lorsque les mots femme et homme sont consi­dé­rés comme des af­fixes. Par exemple : une femme sculp­teur, une femme mé­de­cin, un homme sage-femme, etc.

Com­ment conten­ter à la fois les pu­ristes et les fé­mi­nistes lorsque les uns prônent l’effacement du fé­mi­nin, et les autres son af­fir­ma­tion ? La double lec­ture sem­blait en­core la meilleure so­lu­tion pour évi­ter les conflits lin­guis­tiques, mais certain(e)s ont jugé in­con­ve­nant de mettre les femmes entre ti­rets ou entre pa­ren­thèses : qu’on parle d’étu­diant-e-s, d’étudiant(e)s, d’étudiant/e/s ou d’étu­diantEs, il est évident qu’il s’agit tou­jours d’étu­diants (in­di­vi­dus hommes et femmes), et que ce der­nier terme ra­chète sa culpa­bi­lité sexiste en se dis­pen­sant de nous ac­ca­bler de la lour­deur pho­nique et mor­pho­lo­gique qui ré­sulte presque tou­jours des ad­jonc­tions fé­mi­ni­santes, dont le vo­lon­ta­risme mar­qué rate de ce fait, la plu­part du temps, son but.

Voir à ce su­jet l’article de l’Académie fran­çaise :

http://www.academie-francaise.fr/actualites/feminisation-des-noms-de-metiers-fonctions-grades-et-titres

 

3 thoughts on “La féminisation des mots

  1. Aude Mai 9,2013 03:18

    Voilà un ar­ticle qui m’intéresse par­ti­cu­liè­re­ment, pour avoir étu­dié cette pas­sion­nante ques­tion lin­guis­tique à la fac.

    Du coup je ne peux m’empêcher d’ajouter que lorsque la pro­fes­sion ou autres sub­stan­tifs in­ci­tant les fé­mi­nistes à lut­ter pour l’égalité des sexes, sont pré­cé­dés d’un ar­ticle “mas­cu­lin”, au moins, on ne re­garde pas sous les pan­ta­lons pour sa­voir ce qui s’y cache, puisque c’est l’Homme avec un grand H qui est dé­si­gné.
    En ef­fet, pour re­prendre votre heu­reuse for­mule, je di­rais que l’article mas­cu­lin, tout comme le pro­nom per­son­nel mas­cu­lin, “ra­chète éga­le­ment sa culpa­bi­lité sexiste” en in­di­quant avant tout la neu­tra­lité du su­jet au­quel il se rat­tache et dont le sexe n’entre ainsi pas en jeu.
    En ef­fet, on dé­signe ici un sta­tut, au-delà de toute consi­dé­ra­tion de genre. Le mas­cu­lin est avant tout neutre et de­vrait d’ailleurs cer­tai­ne­ment être ap­pelé ainsi ; s’il s’agit d’un ar­ticle (le, ce, etc.), il ne ren­voie pas à un genre réel puisque le si­gni­fiant n’en a pas. S’il s’agit d’un pro­nom per­son­nel, il fait of­fice de neutre (“Il pleut”, “plaît-il”, etc.). Le pro­nom fé­mi­nin est, quant à lui, pré­servé de toute neu­tra­lité et fait pour le coup stric­te­ment hon­neur à ces dames dont le genre est né­ces­sai­re­ment in­di­qué.
    De quoi conten­ter les fé­mi­nistes et les mou­lins à vents 😉

  2. Aude Mai 9,2013 03:22

    Euh… Les mou­lins à venT, au sin­gu­lier, bien sûr, res­tons cor­rects 🙂

  3. Ping : Dossier - Féminiser la langue: mode d'emploi » Centre Régional du Libre Examen

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